Guinée : Bernard Pévé Beavogui plaide pour le livre, « diamant du développement »
À l’heure où la Guinée ambitionne de transformer durablement son économie à l’horizon 2040, le directeur général du Centre de lecture publique et d’animation culturelle...

À l’heure où la Guinée ambitionne de transformer durablement son économie à l’horizon 2040, le directeur général du Centre de lecture publique et d’animation culturelle (CELPAC), Bernard Pévé Beavogui, rappelle que le développement ne se mesure pas seulement aux infrastructures, mais aussi au savoir et à la qualité du capital humain. À l’occasion de la remise, le 16 octobre à Dubréka, d’un don de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) évalué à plus de 3,6 milliards de francs guinéens au profit de onze bibliothèques et centres de lecture publique, il défend une conviction : faire du livre un levier stratégique de formation, d’émancipation intellectuelle et de transformation nationale.
Dans cet entretien accordé à la rédaction du site RTGGuinee.info, il revient sur la portée de cet appui, les défis de la lecture publique et la nécessité de rapprocher durablement les jeunes Guinéens des bibliothèques.
Lisez :
RTGGuinee.info : Monsieur le Directeur général, la remise officielle d’ouvrages et d’équipements offerts par l’OIF constitue une étape importante pour la lecture publique en Guinée. Quelle est la portée de cette initiative ?
Bernard Pévé Beavogui : Cette cérémonie marque une étape majeure pour les Centres de lecture publique et d’animation culturelle (CLPAC), les bibliothèques publiques et, plus largement, pour la culture guinéenne. Elle vient couronner un processus au cours duquel l’Organisation internationale de la Francophonie accompagne les efforts de l’État en faveur du livre et de la lecture. L’OIF a mis à la disposition de la Guinée un important lot d’ouvrages, de tablettes numériques, d’ordinateurs portables, de systèmes de sonorisation et d’écrans. Ces équipements doivent contribuer à renforcer les capacités de nos structures documentaires et culturelles, tout en améliorant les services proposés aux usagers.Au total, onze établissements en bénéficient : les bibliothèques publiques de Faranah, de N’Zérékoré et de Labé, ainsi que les CLPAC de Coyah, Dubréka, Boffa, Yomou, Pita, Tougué, Gaoual et Koundara. La valeur de ce don est estimée à plus de 3,6 milliards de francs guinéens.Il était donc essentiel de marquer cette étape et de saluer un engagement concret en faveur de l’accès au savoir. La présence du ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, venu représenter l’État guinéen, témoigne de l’importance accordée à cette initiative. La représentante de l’OIF pour l’Afrique de l’Ouest a également pris part à la cérémonie, signe de l’intérêt porté aux avancées de la Guinée dans le domaine de la lecture publique.Nous avons voulu que cet événement soit aussi un moment de célébration culturelle. Des élèves de collèges et de lycées, ainsi que des étudiants, ont participé au spectacle organisé à cette occasion. Ce choix est révélateur : environ 60 % des usagers de nos bibliothèques sont des élèves. La jeunesse demeure donc au cœur de notre mission.

Au-delà des ouvrages et des équipements, pourquoi la lecture est-elle déterminante dans la formation intellectuelle et citoyenne de la jeunesse ?
La lecture est la médecine de l’âme et la sève nourricière du cerveau. Elle constitue un ressort essentiel du développement humain. Lorsque nous parlons de développement, nous pensons spontanément aux routes, aux hôpitaux, aux bâtiments et aux grandes infrastructures. Mais derrière chacune de ces réalisations, il y a des femmes et des hommes dont les compétences déterminent la qualité des résultats. Sans un capital humain bien formé, les investissements matériels ne peuvent produire pleinement les effets attendus.Prenons l’exemple de la santé : si les professionnels sont insuffisamment formés, les conséquences peuvent être dramatiques. Si les enseignants ne maîtrisent pas les connaissances nécessaires à leur mission, c’est toute la qualité de l’éducation qui en pâtit. Il en va de même pour les ingénieurs, les techniciens et tous ceux qui participent à la réalisation de nos infrastructures. Le livre contribue précisément à former ces compétences. Il permet d’acquérir des connaissances, d’aiguiser le jugement, de développer l’esprit critique et de mieux comprendre les réalités du monde. La lecture ne sert donc pas uniquement à réussir des examens : elle prépare à exercer un métier, à assumer ses responsabilités et à participer activement à la vie de la société.

Comment le livre peut-il accompagner la réalisation de la vision Simandou 2040 ?
La réussite d’une ambition nationale de cette ampleur dépend aussi de la qualité des ressources humaines. La vision Simandou 2040 ne pourra atteindre pleinement ses objectifs sans des citoyens instruits, compétents et capables de prendre part à la transformation du pays.Le livre est un instrument fondamental pour y parvenir. Il nourrit l’apprentissage, stimule la réflexion et prépare les générations futures à relever les défis économiques, sociaux et technologiques qui attendent la Guinée.La reconnaissance accordée aux écrivains, notamment à travers le Grand Prix littéraire du président de la République, traduit également l’importance de la création intellectuelle dans la construction nationale. En mettant les auteurs à l’honneur, on reconnaît leur contribution à l’éveil des consciences, à la transmission des valeurs et à l’évolution des mentalités.Les écrivains sont comme des médecins de l’âme qui soignent sans chirurgie. Par leurs œuvres, ils interrogent la société, éclairent les consciences et nous invitent à réfléchir sur nous-mêmes et sur notre devenir collectif. C’est pourquoi le livre doit être pleinement intégré à nos politiques de développement. Il est précieux, primordial et constitue, pour reprendre une expression qui me tient à cœur, le diamant du développement.
Vous évoquez souvent le rôle des écrivains dans l’évolution des sociétés. Quel héritage la littérature peut-elle transmettre aux jeunes Guinéens ?
L’histoire de la France et de l’Europe montre combien les livres ont contribué à la circulation des idées, à la transmission des connaissances et à l’évolution des consciences. Des auteurs comme Victor Hugo et Denis Diderot ont marqué leur époque et continuent d’alimenter la réflexion contemporaine.La Guinée dispose, elle aussi, d’un patrimoine littéraire remarquable. Camara Laye, Thierno Monénembo, Alioum Fantouré et Djibril Tamsir Niane, pour ne citer que quelques grandes figures, ont contribué à faire connaître nos réalités, à interroger notre société et à valoriser notre identité culturelle.Leurs œuvres permettent aux jeunes générations de mieux comprendre notre histoire, nos traditions, nos transformations sociales et les défis auxquels notre pays est confronté. La littérature est donc à la fois un espace de découverte, un outil de transmission et un moyen de se construire intellectuellement.Nous devons encourager les jeunes à fréquenter davantage les bibliothèques, à découvrir les auteurs guinéens et africains et à développer le goût de la lecture dès l’enfance. Lire régulièrement enrichit le vocabulaire, améliore l’expression, stimule l’imagination et renforce les capacités d’analyse.Notre ambition doit être simple : faire du livre un compagnon quotidien de la jeunesse guinéenne, et non un objet que l’on ouvre uniquement à l’approche d’un examen.

Comment rendre les bibliothèques plus attractives et inciter les jeunes à lire au-delà des exigences scolaires ?
La première exigence consiste à faire des bibliothèques des espaces accueillants, accessibles et adaptés aux attentes des usagers. C’est l’un des objectifs de notre collaboration avec l’OIF et des efforts que nous déployons pour améliorer les conditions de fonctionnement de nos structures.Les équipements numériques reçus constituent, à cet égard, un apport important. Les ordinateurs, les tablettes et les écrans offrent de nouvelles possibilités pour diversifier les activités, faciliter l’accès aux ressources documentaires et rapprocher les jeunes des outils numériques. Mais les équipements, à eux seuls, ne suffisent pas. Il faut faire vivre les bibliothèques à travers des animations culturelles, des rencontres avec les écrivains, des séances de lecture, des débats et des activités qui donnent envie de découvrir les livres. Nous devons surtout dépasser l’idée selon laquelle une bibliothèque serait uniquement un lieu où l’on se rend pour préparer un examen ou rechercher une information précise. Elle doit aussi être un espace de créativité, d’épanouissement personnel, d’ouverture sur le monde et de formation citoyenne.Enfin, cette dynamique suppose une collaboration étroite avec les établissements scolaires, les enseignants, les parents et les acteurs culturels. Le goût de la lecture se construit dans la durée : il doit être encouragé à l’école, soutenu dans les familles et entretenu par des structures publiques capables de répondre aux besoins de la jeunesse.

Vous estimez que le livre n’a pas toujours occupé la place qui lui revient dans la représentation de la culture. Comment inverser cette tendance ?
Pendant longtemps, la culture a souvent été associée en priorité à la musique, à la danse et aux spectacles. Les écrivains et les livres n’ont pas toujours bénéficié de la même visibilité, alors qu’ils jouent un rôle tout aussi déterminant dans la vie intellectuelle d’une nation.Le livre est pourtant l’un des piliers fondamentaux de la culture. Il conserve la mémoire collective, transmet les connaissances, valorise les langues, raconte notre histoire et permet aux générations futures de mieux comprendre leur identité.
Il entretient également des liens étroits avec les autres expressions culturelles. Grâce aux ouvrages, nous pouvons documenter les traditions, préserver les récits, transmettre les savoir-faire et faire connaître les œuvres de nos créateurs. Sans ce travail de conservation et de transmission, une partie de notre patrimoine risque de se perdre.Nous saluons donc les efforts du ministère de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat pour renforcer la place du livre et de la lecture publique dans la politique culturelle nationale.
Notre ambition est de faire des bibliothèques des lieux vivants, fréquentés et reconnus comme des espaces essentiels à l’éducation, à la culture et au développement. La lecture ne doit pas être considérée comme une activité marginale, mais comme une composante à part entière de notre projet culturel et national.

Quel message adressez-vous à l’OIF, aux autorités guinéennes et aux partenaires qui soutiennent le développement de la lecture publique ?
Nous exprimons notre profonde gratitude à l’Organisation internationale de la Francophonie pour cet appui important en faveur du peuple de Guinée.Nos remerciements vont particulièrement à Mme l’ambassadrice Tran, représentante de l’OIF pour l’Afrique de l’Ouest, pour sa présence et son engagement. Nous remercions également M. Agoso, Mme Marie-Isabelle Bah et toutes les personnes qui, depuis 1996, contribuent à la mise en place et au développement de nos centres de lecture.Nous adressons aussi notre reconnaissance au ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, pour l’attention accordée au livre et à la lecture publique.

Enfin, nous remercions le président de la République, Mamadi Doumbouya, pour l’intérêt porté aux arts et aux lettres, à la rénovation des bibliothèques et à la reconnaissance du travail des écrivains.Au-delà de ces remerciements, nous souhaitons que cet engagement se poursuive afin que les bibliothèques deviennent de véritables lieux de référence, où les citoyens peuvent s’informer, se former, approfondir leurs connaissances et développer leurs capacités intellectuelles.La lecture publique est une responsabilité collective. Elle nécessite l’implication durable des pouvoirs publics, des partenaires techniques et financiers, des professionnels du livre, des enseignants, des familles et de l’ensemble des acteurs culturels.
Entretien réalisé par Zézé Enèma Guilavogui.








