Ancienne assistante de direction en Côte d’Ivoire, Madina Amadou Baidi Gueye s’est imposée, au prix d’une détermination sans faille, dans le secteur exigeant de la restauration en Guinée. À l’occasion du mois consacré aux droits des femmes, elle revient, dans un entretien accordé à rtgguinee.info, sur son itinéraire singulier, ses épreuves, ainsi que les principes qui fondent son engagement entrepreneurial.
Rtgguinee.info : Bonjour madame. Présentez-vous à nos lecteurs et revenez sur votre parcours initial ?
Madina Amadou Baidi Gueye : Je suis Madina Amadou Baidi Gaye, fille de Baidi Gaye. Ma mère est ivoirienne et mon père guinéen. J’ai travaillé pendant huit ans à Yamoussoukro en tant qu’assistante de direction dans une structure spécialisée dans l’enlèvement des ordures ménagères. Cette expérience m’a profondément marquée, notamment sur les questions d’hygiène et de salubrité. C’est d’ailleurs ce qui influence aujourd’hui ma manière de travailler dans la restauration.

Comment s’est opérée votre transition vers le secteur de la restauration ?
C’est presque naturellement que je me suis retrouvée dans ce domaine. Après plusieurs années de service en Côte d’Ivoire, je suis rentrée en Guinée avec la volonté de me lancer dans la restauration. Le contact humain, le service et le souci du bien-être des autres ont toujours fait partie de moi. Au départ, l’activité attirait du monde, mais ne générait pas de véritable chiffre d’affaires. Il y avait du monde, mais il n’y avait pas de vente, il n’y avait pas de business. Dans ce contexte, les charges s’accumulaient et les dettes prenaient le dessus, d’autant plus que son frère faisait preuve d’une grande générosité. Il y avait plus de dettes, il y avait plus de dons de sa part. Parce qu’il est généreux… alors c’est compliqué. Face à cette situation financière de plus en plus pesante, j’ai décidé de changer d’attitude. J’ai changé de visage et j’ai mis une carapace. Ça le dérangeait, mais c’est ce qui a fait qu’aujourd’hui on a tenu. Sinon, on allait fermer depuis. Les débuts ont été particulièrement difficiles, marqués par une gestion au jour le jour. Il y avait des jours où c’est ce qu’on vend qu’on prend pour aller au marché. C’est ce qu’on reçoit qu’on prend pour faire la recette du lendemain. C’était compliqué. Face à ces contraintes, j’ai dû adopter une stratégie de survie : Il fallait trouver une brèche. Et cette brèche, c’était de m’éloigner discrètement, travailler à fond pour pouvoir avoir quelque chose. Sinon, ça serait compliqué.
Qu’est-ce qui nourrit votre passion pour ce métier ?
Quand je sers un client et que je vois sa satisfaction, c’est un bonheur indescriptible. J’aime être en contact avec les gens, échanger avec eux, partager des moments. La restauration est devenue mon univers. Je fais tout pour transmettre cette passion à travers mes plats, et heureusement, cela est bien accueilli. Certains clients me sont fidèles depuis près de vingt ans.

Votre offre repose notamment sur une cuisine dite “light”. Quelle en est la philosophie ?
Nous avons étudié les besoins du marché. Aujourd’hui, beaucoup de personnes font attention à leur alimentation. Nous proposons donc des plats adaptés, sains, avec peu ou pas d’huile, sans excès d’assaisonnement. Notre objectif est d’accompagner nos clients vers une alimentation équilibrée, sans compromettre le goût.
Votre parcours a été jalonné d’épreuves. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Par la résilience. Je me suis imposé par la résilience. Il y avait des jours où c’est ce qu’on vend qu’on prend pour aller au marché. C’est ce qu’on reçoit qu’on prend pour faire la recette du lendemain. C’était compliqué. Alors il fallait trouver une brèche et cette brèche c’était de m’éloigner discrètement, travailler à fond pour pouvoir avoir quelque chose. Sinon c’était compliqué après, ça serait compliqué. J’ai essayé en mettant, comme je disais tout de suite, une carapace et la résilience. Parce qu’on a eu tellement de problèmes. On a eu au moins trois restaurants qui ont été détruits. On a eu des déplacements qui nous ont, en principe, arrêtés. Parce que ça nous a mis à terre, on s’est relevé. Ça nous a mis à terre, on s’est relevé. Maintenant on a Kaloum dans la journée et on a encore le grand échangeur à Nongo. C’est mon frère même, Bouba Gueye, qui est là-bas, qui gère avec son épouse. Moi je suis ici à midi, le soir je les rejoins. On a fait comme ça pour que ça puisse encore… Mais comme l’échangeur c’est une marque et c’est une façon de vivre. Je pense que c’est ce qui retient mes clients. Parce qu’on a un peu étudié le marché, on sait que beaucoup de personnes sont au régime. Alors on n’a plus besoin du goût ici à l’échangeur. On parle du light, on parle de ce qui est bon pour la santé du client. On accompagne nos clients pour ne pas qu’ils aillent et qu’ils souffrent. À l’échangeur, c’est ça. Dans ce domaine, il y a beaucoup de concurrents.
Quel est, selon vous, le véritable moteur de votre progression ?
Je ne parle pas de réussite, mais d’un processus d’amélioration continue. Je ne me considère en concurrence avec personne, si ce n’est moi-même. J’écoute les critiques, je me remets en question et je travaille à faire mieux chaque jour. L’hygiène, la qualité et le bien-être du client restent nos priorités.

Quels conseils adresseriez-vous aux femmes désireuses de se lancer dans la restauration ?
Avant de s’affirmer ce n’est pas du jour au lendemain qu’on a de la clientèle. Il faut que les gens sentent que ce que tu fais est bon avant qu’ils ne viennent. C’est un travail de fond. Alors, il faut que la personne sache ça. Si elles savent qu’avec le troisième millénaire, tout le monde veut vendre. Il faut proposer ce qui va dans le sens de la santé, ce qui va dans le sens de la convivialité. Que les femmes acceptent de vivre ce qu’elles ont. Se contenter et aller pas à pas. Parce que la course à la vitesse, ce n’est pas bon. Et ça n’a pas de résultat. Si tu es à la restauration, tu peux avoir le fond. Tu viens, tu fais une grande structure. Mais si tu n’as pas les moyens de contact avec le client, tu n’as pas les moyens de faire ce qu’ils veulent ça ne marche pas. Il faut être toujours avec le personnel. La restauration, il faut être là. On ne peut pas déléguer la restauration. Tous ceux qui ont délégué, vraiment, ce n’est pas ça. Il faut être là, travailler avec les employés du matin au soir. C’est épuisant, mais il faut aimer. Si tu aimes, il n’y a pas de problème. Ça, c’est un conseil pour tout le monde, toute femme, tout homme. L’hygiène avant tout, que ce soit à la maison, que ce soit au restaurant, que ce soit même sur le corps. Moi, je pense qu’on est arrivé à un stade où chacun doit se revoir. Il faut voir surtout à la cuisine. Il faut suivre les cuisiniers(eres) avec les histoires d’ajout, les assaisonnements. Il faut qu’on suive ça. Souvent, il y a trop.
Quel regard portez-vous sur l’essor de l’entrepreneuriat féminin aujourd’hui ?
Je félicite les femmes parce qu’il y a dix ans, ce n’était pas ça. Aujourd’hui, je vois des femmes qui viennent. Heureusement, beaucoup viennent avec leurs moyens. Les femmes viennent avec beaucoup de pognon (argent). Elles ont de l’argent, elles viennent, elles s’imposent, elles savent communiquer. Ça prend le dessus. Ce n’est pas comme nous qui avons commencé en bas, qui montons doucement, doucement. Ce n’est pas ça. L’équipe qui est là maintenant, les filles, les dames qui sont là, elles sont venues avec le gros cœur. Elles vont s’imposer. Elles pourront faire beaucoup de bonnes choses.
Si vous deviez résumer votre parcours en une seule leçon de vie, quelle serait-elle ?
La persévérance. Il faut persévérer. Il faut persévérer. Parce que moi, c’est un peu bizarre quand vous allez entendre moi, parce que c’est un peu fort. Moi, je suis un enfant gâté. Je suis une Benjamin. Alors, je n’avais, je ne pouvais pas avoir le caractère que j’ai aujourd’hui. Avec le temps, je me suis construite. Je me suis construite un an avant. Alors, je me dis que tout le monde peut. Tout le monde peut. Il faut que les femmes, les filles, elles acceptent de souffrir un peu, d’avoir un peu de caractère et le minimum vital. Elles vont l’avoir. Quand tu as le minimum vital, tu n’as pas besoin d’être riche. Mais ce que Dieu donne à chacune, c’est qu’il peut l’empêcher de s’humilier. La dignité que Dieu donne, la dignité à chacune.

Votre mot de la fin ?
J’encourage toutes les femmes à oser, à travailler et à ne jamais abandonner. Le minimum vital peut s’obtenir avec de la détermination. Et surtout, préserver sa dignité, en toutes circonstances.
Entretien réalisé par Mohamed Bangoura “Scotché”

