À quelques jours de la fête marquant la fin du Ramadan, l’effervescence habituelle du grand marché de Madina, principal centre de négoce de la capitale guinéenne, se mêle cette année à une atmosphère d’inquiétude. Entre flambée des prix, difficultés d’approvisionnement et manque criant de liquidité, vendeurs comme acheteurs peinent à préparer la célébration dans la sérénité.
Ce lundi 16 mars 2026, un reporter de votre quotidien en ligne www.rtgguinee.info s’est rendu sur place pour prendre le pouls des préparatifs. Dans les allées du marché Niger, cœur battant du commerce à Madina, l’animation reste intense : étalages improvisés, vendeuses ambulantes, clients qui scrutent les marchandises, tandis que les motos tentent difficilement de se frayer un passage dans une foule compacte.
Les commerçantes exposent robes, chaussures et habits pour enfants sur des tables, des bâches ou parfois directement à même le sol. À chaque instant, certaines déplacent précipitamment leurs marchandises pour éviter les contrôles, accentuant l’agitation permanente qui règne dans le marché.
Mais derrière cette effervescence, les transactions restent timides.
Des prix en hausse, des ventes en baisse
Au Niger de Madina, Mariama Diallo, vendeuse d’habits pour enfants, décrit une conjoncture particulièrement difficile pour les commerçantes, alors même que la période de fête est habituellement l’une des plus prospères de l’année.
« La fête de cette année est très compliquée. Les articles sont chers. Tout ce qui se vendait à 50 000 francs guinéens se retrouve aujourd’hui deux fois plus cher. Les clients viennent, demandent les prix, puis repartent parce qu’ils disent que c’est trop cher ou qu’ils n’ont pas de liquidité », explique-t-elle.

Malgré cette hausse des prix, les marges de bénéfices restent dérisoires, souligne-t-elle.
« Un complet d’enfant se discute entre 70 000 et 75 000 francs guinéens pour avoir seulement deux à cinq mille francs de bénéfice. Certains clients veulent payer par Orange Money, mais nous refusons souvent parce qu’il n’y a pas de retrait. Si tu acceptes le dépôt et que tu ne peux pas retirer l’argent, ton activité se bloque », ajoute la commerçante, appelant l’État à soutenir les vendeuses en cette période cruciale.
La crise de liquidité au cœur des difficultés
Au même marché, Mafoudia Soumah, vendeuse de chaussures pour enfants, partage la même inquiétude face à la rareté de l’argent liquide.
« Nous souffrons beaucoup en ce moment. Tout le monde connaît les difficultés qui freinent nos activités. S’il n’y a pas d’argent, comment les acheteurs peuvent-ils payer et comment nous, vendeuses, pouvons-nous nous approvisionner ? Le manque de liquidité fatigue tout le monde », déplore-t-elle.

Selon elle, si les forces de l’ordre empêchent régulièrement les vendeuses ambulantes d’occuper la chaussée, la principale entrave au commerce reste la difficulté d’accès au cash.
« Des clients viennent avec des dépôts Orange Money, mais s’il n’y a pas de retrait, même pour 20 000 francs, nous ne pouvons pas accepter. Nous demandons aux autorités de nous aider, surtout en cette période de fête », lance-t-elle.
Des commerçantes prises entre approvisionnement difficile et transactions bloquées.
Pour Fatoumata Camara, vendeuse de robes et de chaussures pour enfants, la situation actuelle cumule plusieurs obstacles.
« Il y a trois grands problèmes au marché : le manque d’argent, le manque d’acheteurs et l’inaccessibilité des retraits Orange Money. Les clients passent des heures à chercher une cabine de retrait sans succès et finissent par repartir », explique-t-elle.

Conséquence directe : les revenus des commerçantes risquent d’être fortement impactés.
« Cette année, la fête sera compliquée pour les marchandes comme pour les acheteurs. L’argent a disparu et sans argent il n’y a pas d’achat », regrette-t-elle.
Mariama Kesso Sow, vendeuse d’habits pour femmes, hommes et enfants au centre Fouta du marché Niger, évoque pour sa part les difficultés liées à l’importation des marchandises.
« Nos marchandises sont parfois bloquées en Chine, à Dubaï ou en Égypte pendant huit à neuf mois. Les frais de transport et de douane sont très élevés. Quand les produits arrivent finalement au marché, nous ne pouvons pas les revendre à bas prix », explique-t-elle.

À ces contraintes s’ajoute le blocage des transactions lié à la crise de liquidité.
« Avant j’acceptais les paiements par Orange Money, mais maintenant j’arrête parce que je me retrouve bloquée. Tant que ce problème ne sera pas réglé, tout le marché restera dans la même situation », estime-t-elle.
Les consommateurs également confrontés aux mêmes difficultés
Du côté des acheteurs, la situation n’est guère plus rassurante. À la friperie, réputée pour ses prix plus abordables, Mariama Soumah, venue acheter des habits de fête pour ses enfants, se heurte elle aussi à la rareté de l’argent liquide.
« Les prix sont accessibles ici, mais je n’ai pas de liquidité. Je ne sais même pas si la vendeuse acceptera un dépôt Orange Money avec la situation actuelle », confie-t-elle.

Même frustration pour Leno, ménagère, qui affirme avoir repéré plusieurs articles intéressants sans pouvoir les acheter.
« Le marché est très cher. Il y a de belles choses, mais il n’y a pas d’argent. Tout le monde se plaint, vendeurs comme acheteurs », explique-t-elle.
Selon elle, la crise de liquidité pourrait également être liée à un manque de concurrence entre les opérateurs de transfert d’argent.
« L’État ne devrait pas tout laisser à un seul opérateur. S’il y avait plus de concurrence, le problème de dépôt et de retrait serait peut-être moins compliqué », estime-t-elle.

Les consommateurs appellent à des solutions rapides
Face à ces difficultés, les organisations de défense des consommateurs disent suivre la situation de près. Interrogé ce dimanche sur les préoccupations exprimées par les commerçants et les clients, Nbany Sidibé, président de l’Union nationale des consommateurs de Guinée, affirme être pleinement conscient de la situation et assure que des mesures sont en préparation.
« Nous sommes entrain de mettre en place des dispositions pour trouver une solution à toutes ces crises. En collaboration avec les autorités, nous allons bientôt trouver une issue par rapport à la crise de liquidité et à cette cherté des prix », a-t-il rassuré.
L’espoir d’un sursaut avant la fête
À mesure que la fête de fin du Ramadan approche, commerçantes et clients espèrent un déblocage rapide de la situation. Car dans ce grand carrefour du commerce guinéen, la célébration dépend aussi de la capacité des familles à acheter vêtements et cadeaux pour leurs proches.
Dans les allées bondées du marché de Madina, une certitude demeure : sans liquidité et sans baisse des prix, la fête risque de perdre une partie de son éclat pour de nombreux ménages.
Hawa Thiam

