La tension sur le cash persiste en République de Guinée. Depuis plusieurs mois, de nombreux clients des établissements bancaires peinent à retirer librement leurs propres fonds. Les plafonds de retrait, limités à quelques millions de francs guinéens, nourrissent la frustration des déposants et ébranlent la confiance envers le système bancaire. La monnaie électronique n’est pas épargnée, les agents de Mobile Money faisant également face à des difficultés d’approvisionnement en liquidités.
Invité de l’émission « Le Grand Angle » de la Radio Television Guinéenne RTG ce mardi 3 mars 2026, Alhousein Makanera Kaké, économiste et universitaire, a livré une analyse sans concession des causes profondes de cette crise qui secoue le secteur financier guinéen.
Une crise enracinée dans des choix structurels
Pour l’économiste, la situation actuelle n’est ni fortuite ni conjoncturelle. Elle serait l’aboutissement d’une accumulation de décisions mal orientées.
« Pour être clair, il faut qu’on se dise la vérité : c’est la mauvaise gestion accumulée sur le long terme. Une mauvaise politique budgétaire sur le long terme et les difficultés d’accès au financement extérieur résument d’abord le premier cas au niveau de l’État », a-t-il déclaré.
Dr Kaké rappelle notamment la controverse autour des réserves obligatoires des banques primaires, évoquant une décision intervenue en 2022 concernant la reprise de près de 5 000 milliards de francs guinéens. À l’époque, il avait déjà tiré la sonnette d’alarme, comparant ces réserves à un « pneu de secours » indispensable en cas d’imprévu.
« Si vous prenez la réserve obligatoire des banques primaires, vous avez un véhicule sans pneu de secours. Tant que les pneus roulent correctement, vous n’allez rien sentir. Mais une fois que vous perdez un pneu, vous allez comprendre l’importance du pneu de secours », a-t-il illustré.
Selon lui, ces réserves constituent un mécanisme de stabilisation essentiel pour faire face aux crises de liquidité, c’est-à-dire aux situations où une banque se retrouve dans l’incapacité de satisfaire les demandes de retrait de ses clients.
Une gouvernance budgétaire sévèrement critiquée
Au-delà des mécanismes bancaires, l’universitaire pointe du doigt la gestion globale des finances publiques. Son diagnostic est sans détour.
« Nos finances publiques sont mal gérées, sont mal gouvernées. Il faut qu’on se dise la vérité », a-t-il martelé.
Dans un langage volontairement accessible, il explique que l’État, censé être un acteur économique structurant, se comporte selon lui comme un « mauvais agent économique ». Il illustre son propos par la politique immobilière publique :
« L’État loue un bâtiment à un prix parfois dix fois supérieur au marché. Et lorsqu’il met ses propres bâtiments en location, il les cède à des tarifs largement inférieurs à leur valeur réelle. On est dans quel modèle économique ou financier ? »
Pour Dr Kaké, ces incohérences traduisent une défaillance structurelle dans la gestion des ressources publiques, contribuant à l’assèchement progressif de la liquidité dans le pays.
Le Trésor public, un rôle à repenser
L’économiste a également interpellé le ministère de l’Économie et des Finances sur la mission même du Trésor public. À ses yeux, cette institution devrait jouer un rôle moteur dans la création de richesse et l’accompagnement de l’activité économique.
« Le Trésor doit se comporter comme une banque d’affaires, comme une banque commerciale. Quand vous avez des difficultés, il doit pouvoir prêter. Mais en Guinée, qui a déjà entendu que le Trésor a prêté de l’argent aux citoyens ? Il ne fait que demander. »
Il regrette ainsi l’absence de mécanismes efficaces permettant de stimuler la production de richesse, estimant que l’État s’oriente davantage vers la taxation que vers la création de valeur.
Endettement et déséquilibres budgétaires
Enfin, Dr Kaké évoque la politique d’endettement du pays, qu’il relie directement aux déséquilibres budgétaires persistants.
« Si l’État dépense plus qu’il ne reçoit, il sera dans l’impossibilité de faire face à ses engagements », a-t-il conclu.
Pour l’économiste, la crise de liquidité actuelle n’est que le symptôme visible d’un malaise plus profond : celui d’une gouvernance financière qu’il juge inadaptée aux exigences de stabilité et de performance économique.
Alors que les usagers continuent de subir les restrictions de retrait et que la confiance dans le système bancaire s’effrite, les propos de Dr Makanera Kaké relancent le débat sur la gestion des finances publiques et la nécessité de réformes structurelles en Guinée.
Abdoulaye Bouka Barry

