Un hommage posthume à l’immortel pionnier de notre presse
(Par Boubacar Yacine Diallo)
Mon cher Souleymane,
C’est avec le cœur lourd et une profonde douleur que je prends la plume aujourd’hui, alors que tu viens de nous quitter, loin de notre terre natale.
Évoquer mes souvenirs à tes côtés, c’est replonger dans une époque de passion, d’audace et de profonde complicité. Notre longue histoire d’amitié et de fraternité a commencé dans l’effervescence des couloirs de la RTG, alors que j’étais rédacteur en chef du Journal Parlé. Dès notre première rencontre, soigneusement préparée par notre ami, le célèbre journaliste Alhassane Diomandé, le courant est passé, scellant le début d’un compagnonnage qui allait marquer nos vies.
C’est avec une immense fierté, tant amicale que professionnelle, que j’avais demandé à mon rédacteur en chef adjoint de prendre le micro de la radio nationale pour annoncer à la Guinée entière la naissance de ton bébé : Le Lynx. Quel moment historique ! Je savais que tu venais de lancer une œuvre pionnière qui allait marquer notre pays, et j’étais heureux d’être celui qui lui ouvrait la voie sur les ondes.
Je me rappelle encore avec émotion l’ambiance unique qui régnait dans la rédaction du Lynx. Ce laboratoire de liberté, cette ruche bouillonnante où s’exprimait une effervescence créative exceptionnelle. Entre les éclats de rire, l’odeur du papier, les débats passionnés autour des caricatures de la une et le cliquetis des claviers, tu as su créer un espace où la liberté d’expression n’était pas un vain mot. Voir cette jeune équipe s’activer sous ton regard à la fois bienveillant et exigeant demeure une image gravée dans ma mémoire.
Le destin nous a réunis à nouveau en 1992 au Conseil National de la Communication (CNC). Travailler ensemble au sein de cette institution a été un véritable bonheur. Nos séances de travail se prolongeaient souvent en discussions passionnées sur l’avenir de notre corporation et sur les défis auxquels notre profession devait faire face.
Notre amitié ne s’est pas seulement forgée dans les bureaux ou les salons ; elle s’est consolidée dans les épreuves et les risques inhérents à notre métier. Je n’oublierai jamais mon arrestation, lorsque mon journal d’investigation L’Enquêteur avait publié une information relative à la démission d’un colonel. Face à l’arbitraire, tu t’es immédiatement levé. Accompagné de nombreux confrères, tu as frappé à toutes les portes, remué ciel et terre pour obtenir ma libération.
Cette solidarité était réciproque. Chaque fois que tu as été arrêté à ton tour pour tes écrits, je me suis mobilisé avec la même détermination et la même indignation pour exiger ta liberté. Nous étions les boucliers l’un de l’autre.
Que de routes nous avons parcourues ensemble ! Je garde en mémoire nos nombreux voyages à travers le monde, du Sénégal au Burkina Faso, du Rwanda à la Namibie, jusqu’en France. À chaque étape, lors de conférences internationales ou de panels, nos deux voix s’unissaient pour porter un message clair : défendre sans relâche la liberté de la presse tout en exigeant une responsabilité absolue de la part des journalistes.
Ces missions partagées ont renforcé nos convictions communes.
Au-delà de la complicité qui nous unissait, nous partagions un même combat viscéral, une véritable obsession : la professionnalisation de la presse privée. Nous voulions le meilleur pour cette jeune génération. Ensemble, nous nous sommes battus pour que les journalistes soient respectés, formés et dignes de cette liberté durement acquise.
Aujourd’hui, mon cher Souleymane, ton départ laisse un vide immense. Mais repenser à ces années passées à tes côtés me remplit d’une fierté inaltérable : celle d’avoir partagé la route, les idéaux, les voyages et les combats d’un homme exceptionnel qui fut, est et restera toujours mon ami et mon respecté doyen.
Tu as rejoint les étoiles, mais ton œuvre et ton esprit continueront à guider le journalisme guinéen pour les générations à venir.
Merci pour tout ce que tu as donné à notre profession et pour cette fraternité que la mort elle-même ne saurait effacer.
Repose en paix, mon frère.
Ton frère,
Boubacar Yacine Diallo

